Indigènes torrent
"Indigènes torrent"
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1943. Ils n'avaient encore jamais foulé le sol français, mais parce que c'est la guerre, Saïd, Abdelkader, Messaoud et Yassir vont s'engager comme 130 000 autres "Indigènes" dans l'armée française pour libérer "la mère patrie" de l'ennemi nazi. Ces héros que l'histoire a oubliés vaincront en Italie, en Provence, et dans les Vosges, avant de se retrouver seuls à défendre un village alsacien contre un bataillon allemand.
L’ARMÉE D’AFRIQUE
À l’origine, l’armée d’Afrique est le nom du corps expéditionnaire qui, commandé par le général de Bourmont, débarque le 14 juin 1830 à Sidi Ferruch et prend Alger. On continua à désigner ainsi les unités qui, venues de métropole ou formées en Algérie, participèrent à la conquête puis à la pacification du pays. Composées d’indigènes (recrutés également en Tunisie et au Maroc), d’étrangers et d’engagés français, elles étaient encadrées par des officiers et des sous-officiers métropolitains en majorité. Elles portaient des uniformes qui les différenciaient du reste de l’armée française dont elles faisaient cependant partie intégrante.
Très vite, ces troupes vont être appelées à combattre à l’extérieur, dès que la France devra engager ses forces sur d’autres théâtres d’opérations : Crimée, campagne d’Italie, de Chine, du Mexique et de France métropolitaine en 1870-1871. La Troisième République les engagea ensuite sur tous les théâtres coloniaux (Tonkin, Madagascar, Maroc...), puis, bien sûr, en France dès 1914.
L’armée d’Afrique occupa un rôle toujours grandissant, avec ses unités spécifiques :
les zouaves (dénomination provenant de la tribu Kabyle des Zaouaouas), créés en 1830 ; les chasseurs d’Afrique, en 1831 ; les spahis en 1834 ; les tirailleurs indigènes en 1841. Au Sénégal, c’est Faidherbe qui, nommé gouverneur du pays en 1854, crée les «tirailleurs sénégalais».
Le recrutement des zouaves et des chasseurs d’Afrique devint peu à peu exclusivement français, mais les spahis et les tirailleurs demeurèrent à recrutement strictement indigène avec un encadrement français limité.
Toutes ces troupes indigènes d’Afrique du Nord appartenaient au 19ème Corps d’armée appelé «Armée d’Afrique» dont l’emblème était un croissant.
Elles ont été engagées en France métropolitaine dès août 1914.
14-18, Première Guerre mondiale :
La mobilisation des troupes coloniales pour 14-18 est sans précédent. Près de
930 000 soldats non européens (hindous, chinois, vietnamiens, Somaliens etc...) vont être incorporés, venant de 40 pays différents. Plus de 70 000 y perdront la vie.
Parmi ces effectifs, 290 000 soldats nord-africains vont combattre au service
de la France : 173 019 Algériens (les plus nombreux), 80 339 Tunisiens,
40 398 Marocains. Les troupes nord-africaines vont combattre sur tous les fronts : en France, aux Dardanelles (où les tirailleurs sénégalais représentent à eux seuls la moitié des effectifs engagés), dans les Balkans, en Palestine, où elles s’illustrent aux côtés des troupes britanniques lors de la prise de Naplouse. À la fin de la guerre, en novembre 1918, leurs pertes s’élèveront à 28 200 morts et 7 700 disparus.
La Deuxième Guerre mondiale :
En 1940, la France est vaincue et 1 400 000 soldats français sont prisonniers en Allemagne (40 000 décéderont en captivité). L’armée française n’existe plus. Pendant près de deux années, l’Empire colonial va être au centre des enjeux de légitimité entre les forces gaullistes et le régime de Vichy. Dès le 18 juin 1940, et dans la foulée de l’appel du général de Gaulle à poursuivre la lutte, les ralliements sont d’abord individuels. En juillet 1940, la France Libre peut compter sur un peu plus de 7 000 hommes. Puis, ses effectifs vont croître tout au long de l’année 1940, à la suite du ralliement de plusieurs colonies africaines, océaniennes et asiatiques : Tchad, Oubangui-Chari, Congo et Cameroun, Comptoirs de l’Inde, Océanie, Nouvelle-Calédonie, et Wallis et Futuna1. Ce soutien de l’empire colonial donne une légitimité à la France libre et va lui permettre de s’imposer, petit à petit, aux côtés des alliés dans le conflit.
En Afrique de l’Ouest, de Gaulle a échoué en 1940 dans sa tentative de prendre Dakar aux forces fidèles à Vichy, et il décide d’installer les FFL au Gabon début novembre 1940. Les forces de la France Libre, encore peu nombreuses numériquement, vont ensuite participer à différents combats aux côtés des Alliés : aux combats dans le Fezzan, en Érythrée ou en Libye. L’opération de Syrie, en juin 1941, marque un tournant important après la défaite des troupes fidèles à Vichy face aux troupes de la France libre. À Bir Hakeim, en mai-juin 1942, c’est la 1ère brigade des Forces françaises libres du général Koenig qui participera au combat contre les troupes de l’Axe et l’Afrika Korps.
Mais le grand tournant sera le débarquement allié de novembre 1942 en Afrique du Nord, à partir duquel va se reconstituer progressivement l’Armée française,notamment sous l’autorité du général Giraud, grâce au matériel américain. À l’issue de ce débarquement allié, effectué sans le concours du général de Gaulle et sans celui des troupes françaises, la situation politique est complexe en Afrique du Nord2. Plusieurs protagonistes cherchent à imposer leur autorité sur la France libre. La lutte politique entre de Gaulle et Giraud dure plusieurs mois, alors que les combats en Tunisie contre l’Axe font rage. Finalement, le 3 juin 1943, le Comité National Français de Londres et le Commandement Civil et Militaire d’Alger, fusionnèrent, sous la coprésidence des généraux de Gaulle et Giraud, dans le Comité français de la Libération nationale (CFLN), installé à Alger. Dès lors, l’Armée française va pouvoir se reconstituer avant l’engagement décisif en Italie.
Au cours de l’été 1943, 233 000 «Nord-Africains» seront mobilisés ou volontaires pour renforcer les troupes de la France combattante. Ils rejoindront les 363 000 soldats d’Afrique du Nord déjà sous l’autorité militaire (Européens et «indigènes»), 60 000 hommes venus d’AOF, 12 000 FFL, 20 000 évadés de France des camps de prisonniers et 10 000 volontaires féminines. Cette Armée, au cours de l’été 1943 regroupe un effectif d’un peu moins de 700 000 personnes, combattantes ou auxiliaires. C’est elle qui va participer, aux côtés des Alliées anglo-américains, à la Libération de la France, après les durs combats de Tunisie, de Sicile, d’Italie, de Corses et le débarquement allié en Provence de l’été 1944.
Le Corps Expéditionnaire français (CEF) est alors composé d’une part, du Détachement d’Armée A (ou CEF d’Italie), constitué de la 3e DIA (Division d’Infanterie algérienne), de la 2e DIM (Division d’Infanterie marocaine), de la 4e DMM (Division marocaine de montagne), auxquelles s’ajoutent les Goums marocains (les Tabors); le Détachement de l’Armée B est composé de la 1ère DB et la 5e DB (Divisions blindées), et en Corse, de la 9e DIC (Division d’Infanterie coloniale). Il est à noter que les Européens d’Afrique du Nord (dont 14% seront mobilisés pendant le conflit) fournirent la majorité des cadres et les populations non européennes (du Maghreb ou d’Afrique noire) la majorité des troupes combattantes jusqu’au débarquement en Provence.
Ces deux détachements placés sous les ordres du général De Lattre de Tassigny vont fusionner en juillet 1944 pour devenir l’Armée B (que rejoindront les FFI, alors que les FFl sont déjà présents dans le cadre de la 1ère DFL, ex-Division motorisée d’infanterie), puis, en septembre 1944, la 1ère Armée française.
Dans les manuels d’histoire et dans la mémoire collective, la Libération de la France et de l’Europe semble n’être que le fait du débarquement de juin 1944 en Normandie, de l’action des résistants et de l’offensive soviétique sur le front de l’Est. C’est oublier l’offensive par le Sud et l’Italie3, après la victoire en Tunisie et le repli des troupes de l’Axe, qui vont permettre l’ouverture d’un second front avant le débarquement à l’Ouest, en Normandie. Ces durs combats allaient pourtant permettre de prendre en tenaille l’armée allemande et ainsi de mobiliser une grande partie de ses troupes dans le Sud, facilitant ainsi la progression des troupes soviétiques à l’Est en 1944 et celle des troupes anglo-américaines sur le front ouest à partir de juin 1944.
Lors de la campagne de Tunisie, les pertes furent très élevées, selon les chiffres donnés par le S.H.A.T. (Service historique de l’armée de terre) qui font état de
9 237 tués, dont 3 620 musulmans nord-africains, et 34 714 blessés, dont 18 531 musulmans nord-africains, auxquelles il faut ajouter les pertes de la 2ème DB.
En ajoutant les victimes civiles (en métropole) on arrive à 535 967 Français morts lors du conflit (ce chiffre intègre déportés, résistants, combattants, victimes de bombardement...).
L’engagement des Français au cours de la libération de l’Italie et plus particulièrement lors des combats meurtriers autour de Monte Cassino, contribua au repli des troupes allemandes, au prix de lourdes pertes. Rejointe par les FFI et les FFL, la 1ère armée Française avec le débarquement en Provence (15 août 1944) va ensuite libérer Toulon, Marseille Lyon, Dijon, Belfort... Très loin des feux des projecteurs et de la presse, qui n’eurent d’yeux que pour la progression anglo-américaine de Normandie et la très politique libération de Paris et Strasbourg par les Français de la 2ème DB de Leclerc.
La bataille de Toulon.
Elle fut la première que l’armée française livra pour la libération de la France. Sous le drapeau français étaient rassemblés des hommes et des femmes venus de cinq continents. Ceux que l’on appelait alors des «indigènes» combattaient côte à côte avec des Français des colonies et des évadés de la France occupée. Près d’un soldat sur deux était Africain : les soldats maghrébins et noirs constituaient le gros de l’infanterie, les plus exposés dans les combats.
Le 15 août 1944, près de 120 000 goumiers, tirailleurs et spahis, originaires de 22 pays du Maghreb et d’Afrique noire, intégrés alors à l’Empire français - dont beaucoup se sont déjà distingués lors des durs combats de la Campagne d’Italie (notamment autour de Monte Cassino), débarquent sur les côtes de Provence. Placés sous le commandement du général de Lattre de Tassigny, chef de l’Armée d’Afrique, devenue la 1ère Armée française, ils sont engagés dans la libération de la France, puis en Allemagne jusqu’à la victoire de mai 1945.
On oublie souvent, lorsque l’on parle d’immigration, que les pères de bien des immigrés d’aujourd’hui furent un jour accueillis en libérateurs.
8 mai 1945 : les massacres de Sétif
Le 8 mai 1945, alors que la France entière chante la capitulation de l’Allemagne nazie, de l’autre côté de la Méditerranée, des milliers d’Algériens (qui ont participé à cette victoire) se rassemblent dans les rues de Sétif, afin de déposer une gerbe au pied du monument aux morts de la ville tout en revendiquant le droit à l’indépendance de leur pays. Un drapeau algérien est levé par un jeune homme de 20 ans, aussitôt abattu parce qu’il refuse de le baisser, tout comme le maire de la ville qui tentait de s’interposer. Dans la fusillade qui s’ensuit, la foule se disperse et s’attaque aux Européens. Elle fait 27 victimes du côté français. La nouvelle se répand rapidement dans la province, où la population locale, majoritairement paysanne, sort crier révolte. C’est le début d’un soulèvement généralisé, dans plusieurs dizaines de villages du Constantinois, ainsi qu’à Blida et Berrouaghia dans l’Alger, et Sidi-Bel-Abbès dans l’Oranais.
L’armée de terre intervient à Sétif puis dans tout le reste du département, à Guelma et Kherrata. La Marine bombarde les côtes et les gorges de Kherrata, les localités du bord de mer comme les Achas, les Falaises, et Mansouria. Les insurgés se réfugient dans les montagnes, où ils essuient les bombardements de 18 appareils de l’armée de l’air.
La répression s’étendra pendant six semaines au cours desquelles «la chasse aux arabes» (terme employé par les colons ultra de l’époque) fait rage. Elle ne sera pas le fait du seul corps militaire. D’autres interventions de «milices» de colons ultra armés par les militaires et cautionnées par l’administration locale, seront souvent plus atroces et plus sanglantes. Ces événements compteront parmi les plus sanglants de l’histoire coloniale française.
D’après l’historien Charles Robert Ageron, les premières émeutes des 8, 9 et 10 mai auraient tué 102 Européens, auxquels s’ajoutent 110 blessés, et 135 habitations réduites en cendres. Ces chiffres sont sans commune mesure avec l’ampleur de la répression coloniale. Le nombre des victimes algériennes est toujours sujet à débat. En juillet 1945, le ministre de l’Intérieur Tixier prononçait un discours devant l’Assemblée Nationale évoquant la mort de 1 500 personnes. Le journal algérien Le Populaire, dans son édition du 28 juin 1945, parlait de 6 000 à 8 000 victimes. Le gouvernement algérien revendique lui le chiffre de 45 000 victimes. Pour les chercheurs Rachid Messli et Abbas Aroua, du Centre de recherche historique et de documentation sur l’Algérie, «la plupart des historiens s’entendent sur le fait que 45 000 est un chiffre exagéré. Il serait plus réaliste de penser que le bilan humain se situe entre 8 000 et 10 000 morts», chiffre reconnu aujourd’hui par la France.
Il faudra attendre soixante ans pour que Hubert Colin de Verdière, ambassadeur de France en Algérie - en visite officielle à Sétif le 27 février 2005 - qualifie cet «épisode» quasiment occulté par l’histoire de «tragédie inexcusable» et reconnaisse - pour la première fois depuis l’indépendance de l’Algérie en 1962 - la responsabilité de la France dans ce massacre.
Les comédiens
et les personnages
Dès le départ, j’en ai parlé aux comédiens parce que je n’imaginais pas ce film autrement que collectif. J’ai choisi mes acteurs en fonction d’une sensibilité. J’en connaissais déjà certains personnellement, mais je les appréciais tous professionnellement. Je suis allé les voir, je leur ai exposé mon projet, ils ont tous été intéressés, et je leur ai dit qu’on se reverrait lorsque j’aurais un scénario ! Ils ont été les premiers dont j’ai vu l’enthousiasme. Ce projet dépassait le simple fait de faire un film, il y avait une dimension supplémentaire.
Pour créer les personnages, je me suis surtout inspiré de mes rencontres avec les anciens. Yassir, le goumier, est né de ces moments - j’ai rencontré un Yassir dans un foyer de Nantes. Saïd, le gardien de chèvres, existe aussi. D’autres personnages sont la somme de plusieurs personnalités. Abdelkader s’inspire
aussi de personnages comme Ben Bella, qui a fait la Seconde Guerre mondiale, a été déçu et a réagi en devenant nationaliste. J’ai aussi rencontré trois personnages qui ont connu des femmes en France, s’y sont installés et y ont fait leur vie.
Au début, le scénario durait trois heures et demie, et il commençait en Afrique. On a été obligés de resserrer sur les pays du Maghreb. Je n’ai pas écrit de personnage précis pour chaque comédien. Je voulais me sentir libre au moment de l’écriture. Jamel aurait très bien pu jouer Abdelkader. Je ne voulais pas de contrainte et les rôles étaient interchangeables.
Puisque Jamel allait galérer avec nous et porter le film en tant qu’acteur, je lui ai demandé de m’aider et d’accepter d’être un des coproducteurs. Et nous nous sommes lancés dans l’aventure. Un à un, nous avons démarché les financiers du cinéma, puis nous sommes allés voir l’Assemblée Nationale, le Sénat, les régions - même certaines où nous n’avons pas tourné. Nous sommes aussi allés en Algérie, au Maroc, dans les ministères. La démarche a été longue et tout le monde a dû s’y mettre, mais je n’ai jamais eu de doute. Ce film allait se faire. La nécessité de raconter cette histoire était une telle évidence qu’il n’y avait pas d’autre alternative ! Parfois, l’énergie d’un projet vous dépasse et vous entraîne. C’est comme cela que j’ai vécu le film ! C’est grâce à cette certitude que les choses ont pu avancer. Le sujet était tellement porteur que je me sentais une obligation morale de le faire aboutir.
Une épopée intimiste :
le tournage
Le film avait quelque chose de particulier pour moi, il combinait des scènes d’ampleur nécessitant une vraie logistique à des moments plus intimes entre les comédiens. Les deux étaient étroitement mêlés, et même dans la plus grande des scènes de bataille, mon objectif était de rester au plus près des personnages.
Avant le tournage, nous avons storyboardé les 900 plans du scénario pendant plus de quatre mois. Le tournage a duré 18 semaines et s’est déroulé à Ouarzazate, Agadir pour les scènes de bateau, dans le sud de la France - à Beaucaire et Tarascon - pour les scènes de la Libération, puis dans les Vosges et à la frontière Alsace-Lorraine. Les scènes de montagnes enneigées censées se dérouler dans les Vosges ont été tournées au Maroc !
Nous avions aussi de nombreuses scènes de bataille qui couvraient plusieurs hectares avec des explosions partout, des avions, des navires. Je voulais que le film ait une dimension épique, que l’on sente le nombre, les saisons, le temps qui passe, les déplacements à travers les pays et les hommes qui évoluent. Il fallait être sur tous les fronts ! Rien que le décor du village vosgien a nécessité cinq mois de travail pour cinquante personnes qui, sur la base d’un hameau en ruines, ont reconstruit tout un ensemble de maisons, en rajoutant une église, des cafés. Tout cela devait servir d’écrin à l’histoire.
Mon premier choc a eu lieu lors des essais costumes. Découvrir Jamel, Samy, Roschdy et Sami habillés selon leurs personnages m’a soudain donné la première réalité du film. Une veste militaire, un calot, une djellaba confèrent d’un seul coup une vérité aux personnages. Ils avaient pris la place de leurs ancêtres ! Dès le départ, on sentait qu’aucun ne jouait un héros, ils étaient un groupe d’hommes.
Le second choc fut le premier jour de tournage. Pour des problèmes d’organisation,
nous avons été obligés de commencer par la scène où les soldats sont alignés au pied du camp en Sicile et où Jamel prend un coup de crosse. On est immédiatement entrés dans le vif du sujet. N’ayant pas fait de film depuis trois ans, je peux vous dire que j’aurais préféré m’y remettre en filmant des passages de camions, mais ça s’est fait ainsi et ce n’était pas plus mal !
Chaque jour a été difficile. J’étais inquiet mais personne ne devait le voir. Devant 500 figurants et 220 techniciens, on ne peut pas avoir l’air de douter ! Le doute, je l’affrontais lorsque je me retrouvais seul dans ma chambre, le soir. Je me rassurais en travaillant.
Avec les comédiens, nous avions énormément travaillé en amont. Pendant le tournage, quasiment chaque soir, nous avions une réunion sur le scénario. C’était devenu un rituel. Nous parlions des scènes, du scénario, de l’histoire... C’était une aventure humaine vécue ensemble.
C’était la première fois que je travaillais avec Jamel. Il est très consciencieux. Ce rôle dramatique représentait beaucoup pour lui et il était inquiet de bien faire. Il bossait. De temps à autre, il faisait quand même des blagues, pour détendre l’atmosphère et peut-être aussi pour se rassurer un peu. J’ai été touché par ce qu’il dégage, par sa sincérité, sa fragilité. On oublie vite que c’est Jamel Debbouze qui joue pour ne plus voir que Saïd. Il faut du talent pour provoquer ce petit miracle.
Je connais Roschdy depuis longtemps, c’est une force tranquille. Il fait tout avec une apparente facilité, mais cela repose sur un énorme travail. Il est juste, il cherche toujours à comprendre et ne fait jamais semblant. Son sens de l’observation et sa capacité à intégrer les paramètres de son jeu sont impressionnants.
Contrairement à beaucoup de ses camarades, Sami Bouajila est très concentré et ne laisse rien au hasard. Il travaille son personnage jusqu’à le maîtriser complètement.
Il est devenu Abdelkader, il en avait l’énergie, l’intégrité, les réflexes.
Il était très impliqué humainement et très attaché au groupe.
Il y a quelque chose de fascinant avec Samy Naceri. Il parle peu, il ne pose presque pas de questions, il écoute et soudain, lorsque vous lancez la caméra, il s’éveille et il est bon dès la première prise. C’est un instinctif, il a une vraie puissance de jeu. Lors de la scène où il prend son frère mort dans ses bras, il nous a tous bouleversés. Toute l’équipe est restée clouée.
En général, nous avons tourné peu de prises, pas plus de trois ou quatre. Tout le monde était calé. Parfois, il fallait que je les reprenne pour ne pas sortir des rails. Même s’ils pouvaient apporter de petites choses à leurs personnages, je n’étais pas pour l’improvisation. Il m’a souvent fallu refuser des propositions. Je n’aimais pas devoir le faire, mais il fallait rester cohérent par rapport au scénario. Une fois, ils se sont écrit un dialogue à deux ou trois. J’étais heureux qu’ils fassent ça ensemble. Ils sont venus me voir, je leur ai dit : «D’accord, on la fait mais je ne vous donne qu’une prise et on verra si on la garde au montage...». Pour des raisons de rythme, je ne l’ai pas gardée, mais j’étais fou de joie de les voir fonctionner comme des frères !
L’émotion d’une histoire
au nom de celle des hommes
Quand je fais un film, je suis toujours spectateur. Si je ne ressens pas d’émotion pendant la scène, le spectateur n’en ressentira pas non plus. Je suis le thermomètre ! J’oublie mon métier et toute la technique pour ressentir. Si je ne suis pas touché, on recommence ! Si cela ne marche pas, ce n’est pas forcément la faute de l’acteur, il peut s’agir d’un problème d’écriture. C’est alors à moi de proposer quelque chose.
Il s’est produit quelque chose de très fort sur le film que je n’avais pas prévu. Je m’en suis d’abord rendu compte avec les soldats marocains qui assuraient la figuration pendant la partie tournée à Ouarzazate. Tous les matins, ils étaient d’un enthousiasme remarquable. Ils faisaient plus qu’obéir aux directives de tournage, ils y mettaient vraiment du coeur. Ils me disaient, «Rachid, on est avec toi !», ou «On a tourné avec d’autres, mais avec toi on sait pourquoi on cavale.» Et leur engagement se voit dans le film. Parfois, j’hésitais à leur faire refaire une scène, à les faire courir chargés, en sandalettes, dans les pierres qui leur déchiquetaient les chevilles. Mais ils étaient volontaires. Simplement parce que ce film parle de leurs ancêtres, de leur histoire avec la France et d’une période qui a profondément marqué leur histoire. Même avec eux, on était dans le coeur du sujet. Certains venaient avec le portrait de leur père qui avait fait la Seconde Guerre mondiale. L’un de ceux qui avaient combattu dans le village me montrait ses photos, les lettres qu’il avait adressées au gouvernement et qui étaient restées sans réponse.
Cette emprise humaine, nous l’avons aussi mesurée en revenant tourner en France. Partout, les gens venaient, quelles que soient leurs origines, ils faisaient parfois cinquante kilomètres pour venir nous voir. Ils attendaient, pour nous montrer des photos, nous parler des tirailleurs qu’ils avaient rencontrés, de ceux qui les avaient libérés. Nous en avions aussi beaucoup de la deuxième ou troisième génération qui nous parlaient de leurs parents. Ils patientaient parfois des heures parce que nous étions débordés par le film. Le film trouvait un écho incroyable !
Nous avons été accueillis, sollicités pour des débats avec les Français, les
Maghrébins, les Africains qui parlaient du sujet, du film, de ce qu’avaient vécu leurs parents. Nous avons compris qu’il était vraiment temps de raconter cette histoire, de donner une image de ce qui avait été si souvent tu. Malgré tout ce que j’avais ressenti, j’ai quand même été surpris par ce formidable élan.
Tous ces témoignages m’ont appris une chose qui m’a encore plus impressionné. Je l’ai également retrouvée dans le discours de tous les survivants. Cet amour et cet attachement pour la France restent incroyablement plus forts que tout autre sentiment.
L’histoire de ces hommes et leur relation à la France ne commence pas à partir des années soixante. Bien avant, ils sont venus, ils ont libéré la France, ils ont été des héros. Ce n’étaient pas seulement des «mecs qui balayent les rues» ! Ils étaient des héros aimés, accueillis à bras ouverts ! Cela reste souvent les plus beaux moments de leur vie. C’est aussi pourquoi l’attitude qui a suivi jusqu’à aujourd’hui leur paraît d’autant plus bizarre. Ils le vivent plus comme une histoire d’amour malheureuse, une trahison sentimentale. Que leurs enfants et petits-enfants aient de telles difficultés les choque. Le basculement est intervenu dans les années soixante. Et pourtant, malgré la dégradation de leur image, malgré les rejets, leurs pensions de combattants non versées, ils n’ont aucune haine, aucun esprit de revanche. S’il fallait le refaire, ils le referaient.
Je n’ai pas cherché à détourner l’Histoire. S’ils avaient été pleins de violence ou de rancoeur, je l’aurais mis dans le film. Mais ce n’est pas le cas. Libérer un pays qui est le sien, la Mère Patrie, avoir été accueillis comme ils l’ont été par les villages de France, se faire applaudir sur la route... Tout cela a marqué leur mémoire, leur histoire, et tout ce qu’ils ont pu vivre d’injustice depuis ne l’a pas effacé. Je voulais faire ce film depuis longtemps, pour que les plus jeunes sachent et que les autres se souviennent. Je suis intimement convaincu qu’il trouvera un écho. Il tombe au bon moment. C’est une pierre pour continuer à construire tous ensemble.
Saïd
par Jamel Debbouze
Lorsque Rachid Bouchareb est venu me parler de son projet, il a d’abord fait un parallèle entre ce que nous faisons tous les deux. Il m’a dit que même si nous ne faisions pas le même métier, nous nous battions tous les deux pour faire reculer les préjugés. À ses yeux, il était temps de faire ce film, ensemble. Il m’a aussi confié que selon lui, cela n’aurait pas été possible cinq ans auparavant parce qu’il n’y avait pas encore une diversité suffisante d’acteurs pour raconter une telle histoire.
Je connaissais mal la réalité de l’engagement des «Indigènes» pendant la Seconde Guerre mondiale. Comme pour toutes les jeunes générations, c’est un aspect qui a été occulté. C’est Rachid qui m’a montré le certificat du Ministère de la Défense Nationale attestant de l’engagement de mon grand-père, Saïd Debbouze, dans le 7ème bataillon du deuxième régiment. On ne m’en avait jamais vraiment parlé dans ma famille, sauf un peu ma mère et ma grand-mère, qui savait seulement que son mari était parti se battre. J’ai été agréablement surpris de voir à quel point tout ce que j’avais toujours cru était vrai. Savoir que mon grand-père avait été tirailleur et s’était battu pour la Mère Patrie renforçait encore un sentiment profond que j’ai toujours eu en moi. Ce pays est le mien, je suis un enfant de la France. Il n’est pas question d’autre chose que d’être en paix, à sa place, en sachant qui on est, d’où l’on vient, et d’en finir une fois pour toutes avec ce sentiment détestable qui, parfois relayé par les institutions, essaie de vous faire croire que vous êtes un étranger.
Cette impression bizarre de se sentir étranger chez soi est schizophrénique. Après ce film, beaucoup seront tranquillisés, ils sauront qu’ils sont à la maison !
Ce film ne va rien exacerber, il va apaiser, simplement parce qu’il dit. Nos parents ne se sont jamais sentis tranquilles. Aujourd’hui, les gens de ma génération, issus de la même histoire que la mienne, sauront qu’ils sont chez eux et que leur avenir est là !
Aussi curieux que cela puisse paraître, je me suis toujours senti français, et uniquement français ! Je ne comprends pas pourquoi il serait nécessaire de préciser mes origines marocaines. Comme tous mes potes, je suis un enfant de ce pays. Quand je vais au Maroc, on m’appelle immigré ; quand je suis ici, on me traite d’immigré ! Jusqu’à quand ?
Rachid savait que le projet ne serait pas facile à monter, et il m’a aussi demandé d’être l’un des coproducteurs du film. En plus de participer financièrement, je me suis personnellement investi avec lui pour aller chercher des fonds. Nous avons demandé aux régions, à l’État français, au Royaume du Maroc et le plus souvent, nous avons trouvé un soutien. C’était la première fois que je m’investissais dans une production et j’ai accompli des choses que je n’aurais jamais crues possibles !
Rachid fait un cinéma au service des autres, et j’aime ça. Il ne se contente pas de distraire, il met aussi des mots sur les non-dits. Au-delà de l’aspect historique, c’est une aventure humaine absolument incroyable.
Rachid nous entraîne sur les traces de quatre hommes que rien ne prédisposait à se rencontrer et à vivre ce qui les attend. La guerre fait cet effet à tout le monde, elle change les destins, elle écrit l’Histoire. Mais Abdelkader, Messaoud, Yassir et Saïd sont des humains, avec leurs limites, leurs rêves, et ils se retrouvent dans quelque chose qui les dépasse. Ils sont là pour libérer la Mère Patrie, l’ennemi est désigné, c’est le nazisme, mais leur camp n’est pas toujours d’une grande loyauté. C’est tout cela qu’ils vont affronter, ensemble, jusqu’à finir à quelques-uns, seuls, loin des drapeaux et des ordres, confrontés à leur seule conscience. C’est un parcours bouleversant, qui parlera à tout le monde. On est avec eux, on se met à leur place, et c’est une des forces du cinéma de Rachid.
Au-delà des motivations personnelles, il y avait aussi un magnifique personnage à défendre, à faire exister. Lorsque j’ai eu fini de lire le scénario, je me suis dit que c’était exactement le film que j’attendais. C’est une impression unique ! Tout me touchait. Je me suis laissé gagner par ce personnage théoriquement assez éloigné de moi. Saïd est introverti. Sa mère a beaucoup d’importance pour lui et c’est un point que nous avons en commun. Sans la foi qu’avait la mienne en moi, je n’aurais jamais réussi. Lui par contre, se sent un peu étouffé par cette femme qui le surprotège. Pour lui, l’engagement est aussi une façon d’aller voir ailleurs, d’avoir une chance de devenir libre. Saïd n’a jamais décidé. Il a le respect de tout. Sa relation avec le sergent Martinez va faire de lui un homme. Il a fallu que j’aille au fond de moi pour retrouver cette fragilité. Je pensais que le succès l’avait éliminée mais je me suis vite aperçu qu’elle ne m’a jamais quitté et qu’elle n’est pas loin. J’ai en moi, pour toujours, un côté gardien de chèvres.
Ce personnage est venu vers moi, comme je suis venu vers lui. Plus Rachid me demandait d’entrer dans Saïd, plus je m’apercevais qu’il me ressemblait ! Je l’ai compris dès la première scène, lorsque je prends le coup de crosse au ventre de la part du sergent. Tout mon personnage est là. C’est le plus fragile de tous. Il va d’abord être la risée de ses camarades mais ira jusqu’à forcer leur respect. Sa relation avec Martinez va aussi l’obliger à choisir par lui-même. Ce sergent est un peu un père pour lui. Paradoxalement, tout en étant le plus fragile et le plus innocent, Saïd est certainement le plus libre de la bande. Il vit au contact des gens, sans attaches et sans grands discours.
Nous avions tellement préparé le film que lorsque nous nous sommes tous retrouvés en costumes, il y avait comme une évidence. Personne n’avait la même façon de travailler, de se concentrer, mais au moment où Rachid disait «Action !»,
tout s’emboîtait parfaitement. Nous étions tous au service d’une histoire, d’un metteur en scène qui savait exactement ce qu’il voulait raconter. Pour tous ceux qui aiment le cinéma, INDIGÈNES est un film aussi spectaculaire qu’humain, et pour beaucoup, je crois qu’il va enfin leur permettre de trouver sereinement leur place dans notre pays.
Yassir
par Samy Nacéri
Lorsque, il y a plusieurs années, Rachid Bouchareb m’a parlé de son idée, j’ai tout de suite été enthousiaste, à la fois à cause du sujet et parce que j’avais une réelle envie de travailler avec lui. Je me suis dit que c’était un magnifique projet, mais j’ai eu aussi peur que cela ne reste qu’un projet. Tout était tellement ambitieux ! Il nous contactait avant même d’avoir commencé à écrire. La démarche était magnifique mais risquée. J’ai été d’autant plus impressionné lorsque, longtemps après, j’ai reçu son scénario. Il avait réussi à avoir les comédiens qu’il voulait, à trouver un financement et à raconter l’histoire sans en sacrifier aucun aspect.
À mes yeux, INDIGÈNES est d’abord une histoire d’hommes, venus se battre pour des raisons différentes mais tous avec loyauté. Ce sont des parcours, des destins qui s’inscrivent dans une page d’Histoire qui n’a pas souvent été racontée. En les suivant, on découvre une réalité humaine et historique vraiment forte qui interpelle toujours de nos jours.
Rachid m’a donné le rôle de Yassir. C’est un goumier, un mercenaire. Ils n’étaient pas engagés mais payés chaque soir, s’ils avaient survécu à la journée... Yassir s’est enrôlé pour gagner de l’argent et payer un beau mariage à son petit frère, avec qui il est venu combattre. Sur le champ de bataille, Yassir est d’abord son ange gardien. C’est quelqu’un de simple avec du bon sens, un bon fond. Il pense très peu à lui-même et existe surtout pour protéger son frère. Au début du film, c’est un personnage à part qui ne se mélange pas aux autres, mais les événements vont réduire l’unité jusqu’à ce que Yassir perde celui pour qui il est venu. Lorsqu’il n’a plus rien à quoi se raccrocher, Yassir choisit de rester fidèle à ceux de son équipe, et il ira jusqu’au bout.
Le personnage exigeait un jeu intense parce qu’il parle peu. Il est un mélange d’extrême violence vis-à-vis de ceux qui le menacent et d’extrême affectif vis-à-vis de son frère. Ce rôle est un magnifique cadeau que Rachid m’a fait. J’ai essayé de transcrire à l’image tout ce que disait le scénario. Je me suis fié à Rachid et à sa vision. Je jouais aussi face à des gens remarquables, qui réfléchissent et font leur métier avec coeur. Avant et pendant le tournage, nous nous réunissions deux ou trois fois par semaine pour parler des scènes à venir.
Le film était en partie tourné en arabe, et je ne parle pas la langue. Chaque matin, je devais apprendre le peu de texte que contient mon rôle. Il fallait adapter le texte pour choisir les mots les plus vrais, les plus crédibles, correspondant le mieux à mon personnage. C’était un énorme travail de composition. Jamel m’aidait à répéter. On tournait dès que j’arrivais à saisir l’accent. C’était une approche très concrète du personnage.
Nous étions en sandalettes tous les jours, que ce soit dans les caillasses de Ouarzazate sous le feu des explosifs, ou dans la boue des Vosges. Nous avons entrevu ce qu’ont dû vivre ceux qui y étaient, nos ancêtres. Tout cela a nourri nos personnages et servi le jeu. Parfois, comme lorsque je perds mon frère, il m’a fallu aller chercher des choses au fond de moi. Je m’investis à fond dans tous mes rôles, mais celui-là m’impliquait encore plus.
Il y avait aussi un vrai plaisir d’acteur à jouer dans un film de cette ampleur. Un film de guerre est toujours un rêve de comédien. Je me retrouvais à charger avec ma Thomson en tirant partout. Mon costume était lourd, incroyablement chaud mais j’étais bien content de l’avoir dans les Vosges ! Ce chèche sous ce casque anglais, c’est tout un symbole !
Jouer Yassir impliquait aussi un engagement physique. Il fallait se jeter dans les cailloux avec le sac à dos, sans tomber sur l’arme. J’ai refusé d’être doublé par un cascadeur même pour les scènes de la fin. Rachid, qui est attaché à l’authenticité, était content. Pour la scène où je me fais tirer dessus sur le pont dans les Vosges, il fallait que je tombe exactement dans les marques. Je comptais les barreaux de la rambarde et je déclenchais moi-même mes impacts avant de me jeter. Il a fallu la refaire plusieurs fois. J’y allais tellement qu’à la seconde prise, je me suis fait mal à une côte, mais je ne l’ai pas dit. Bien des prises plus tard, j’ai su que je m’étais démis une côte !
À chaque scène, le film me renvoyait à une réalité. Ma mère est française et mon père algérien. L’un de mes grands-parents a certainement combattu pour la France, mais cette histoire me concerne d’abord en tant qu’homme. À l’école, on m’a toujours appris que des Anglais, des Écossais, des Américains, des Irlandais étaient venus libérer la France. Jamais on ne m’a parlé des Arabes, des Blacks et des Pieds-Noirs ! Je trouve nécessaire de le dire. Ce film est une leçon, même s’il ne cherche pas à en donner. Ce n’est pas un film contre qui que ce soit, c’est un film pour la mémoire et l’honneur de ceux à qui nous devons aussi notre liberté. En le jouant, nous y avons mis nos tripes, exactement comme les Américains qui jouaient LE JOUR LE PLUS LONG ou LA LIGNE ROUGE. Ils n’avaient pas forcément fait la guerre dont ils parlaient, mais ils en étaient les héritiers et c’est une motivation qui vous pousse encore plus à y mettre tout ce que vous pouvez sur le plan humain. Nous l’avons tous fait main dans la main. Je ne regrette aucun des films que j’ai tournés. Mais par rapport à l’Histoire, à ce que ce film révèle, je sais qu’il restera toujours à part pour moi.
Messaoud
par Roschdy Zem
Nous tournions LITTLE SENEGAL lorsque Rachid m’a parlé de son projet pour la première fois. À l’époque, vu le délai, j’avais reçu cela comme une simple information. Réussir à monter ce film avec les acteurs qu’il voulait aussi longtemps à l’avance ne me paraissait pas évident. Je suis assez proche de Rachid, et il m’a régulièrement parlé de ce projet pendant cinq ans.
D’un simple point de vue d’acteur, c’est un projet magnifique. C’est aussi un témoignage historique important. J’aime défendre des causes et passer des messages, mais à travers un scénario solide. Jamais je n’aurais pu m’imaginer incarnant un G.I. - comme ceux qui m’avaient tant impressionné dans le cinéma américain de ma jeunesse. Je ne pouvais absolument pas hésiter, car nous étions tous compagnons de route.
Même si j’étais motivé dès le départ, les personnages ne se sont dessinés que progressivement. Assez tôt, j’ai à peu près su quel rôle j’aurais à tenir. Sans vraiment influer sur le personnage, je disais à Rachid ce qui me plaisait, ou me plaisait moins. Je suis d’ailleurs très peu intervenu en amont, mais plus pendant le tournage, comme je le fais souvent. Pour moi, l’écrit reste assez cérébral, et j’ai besoin d’être concret pour prendre conscience de ce qui va ou pas.
Messaoud n’aime pas la vie limitée qu’il mène en Algérie et a une vision très idéalisée de la France, qu’il est fier d’aller défendre. Il part peut-être avec le désir non avoué de s’y installer, car son engagement n’est pour lui qu’une étape, le seul moyen d’échapper à sa misère. C’est sans doute le plus sentimental du groupe, c’est le seul qui aura une histoire d’amour, une relation pure et sincère qui permet aussi d’aborder les rapports entre les tirailleurs et la population française. Des notes interdisant tout contact - et donc tout mariage - entre les indigènes et les Français circulaient alors au sein de l’armée.
Le personnage est né d’une composition associant tous les documents historiques que nous a donnés Rachid et un travail sur l’attitude, la façon de parler, le comportement de ces Maghrébins qui ne sont pas les mêmes que les nôtres, nous, la deuxième génération. Je parle arabe, mon travail a donc plus porté sur la maîtrise du français parlé à l’époque, avec les petits accents - en évitant la caricature. Quand on est vraiment investi dans un projet, on capte beaucoup de choses à travers les photos et les documents. Des photos très parlantes, si parlantes qu’on entendait presque les voix. Cela passe par le vécu de nos parents. Par exemple, j’ai trouvé le tatouage que j’ai sur la poitrine sur la photo d’un soldat blessé.
Incarner un tireur d’élite a été un petit plaisir supplémentaire. Pour ce film, je me suis entraîné avec un armurier, et tirer à balles réelles est impressionnant ! Cette expérience a également nourri le rôle car, pour réussir à manier de telles armes, il faut obligatoirement être calme, posé.
Nous avons commencé par deux mois de tournage à Ouarzazate. Nous devions courir sous les explosions, nous cacher, mimer la peur. J’ai un excellent souvenir des figurants de l’armée marocaine. Ce sont eux qui ont rendu le tournage là-bas exceptionnel. Même s’il était assez frustrant de ne pas avoir de scène de jeu au sens classique du terme, cette expérience nous a permis d’approcher nos personnages et ce qu’ils vivaient au quotidien. Sans être réelles, les explosions sont quand même dangereuses ! Ce risque, minime par rapport à la réalité, nous permettait d’imaginer la peur des combattants. Cela nous rappelait que nos personnages n’étaient pas des héros. Je pense qu’on ne s’habitue jamais à courir sous la mitraille. Je me suis même dit que, à tel ou tel moment, j’aurais fait le mort. Mais il y avait l’effet de groupe et tout le monde y allait.
Il a fallu attendre les Vosges pour être libérés en tant qu’acteurs et avoir de vraies scènes de jeu ! Chaque scène était alors une bouffée d’oxygène que nous attendions depuis longtemps et qui nous permettait enfin de jouer en partenaires. Au final, cette frustration a été bénéfique car, au moment où il a fallu lâcher, nous avions emmagasiné une charge incroyable. Je me souviens particulièrement de deux scènes. Celle de l’enterrement du frère de Yassir était un moment très émouvant, je me sentais en famille. Je me souviens aussi de la scène où Martinez est blessé et où il faut décider de la suite. J’y suis surtout spectateur. La tension était là, cette scène a pris une direction inattendue, nourrie de tout ce que nous avions vécu.
Nous avons passé quatre mois ensemble - jamais je n’ai passé autant de temps avec mes partenaires. Une admiration mutuelle s’est installée, mais aussi une espèce d’envie de jouer certaines scènes des autres. Personnellement, j’aurais adoré jouer celle des tomates.
Pour moi, il y a deux Rachid, celui d’avant et celui d’après INDIGÈNES. Sur ce film, j’ai rencontré un metteur en scène beaucoup plus méticuleux, plus précis, investi du poids de son projet. Ce film n’est pas une fiction quelconque, pour lui comme pour nous. Il était beaucoup plus dans la réflexion, avec le désir d’obtenir le maximum pour chaque scène. Il avait effectué une telle préparation qu’il savait exactement où il voulait nous mener. C’est très rassurant pour un acteur.
J’attends avec impatience l’accueil du public. Je suis fier d’avoir tourné dans ce projet. La densité même de ce film et sa qualité m’ont énormément apporté. En devenant metteur en scène juste après sur mon propre film, je me suis beaucoup inspiré de l’approche des acteurs qu’a Rachid, de son exigence.
INDIGÈNES est un film humble qui souhaite simplement que les gens sachent et se souviennent.
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